• Affaire des « poseurs de bombes» : Témoignage de Bahbouh Lahsene

    Affaire des « poseurs de bombes»

    Affaire des « poseurs de bombes» : Témoignage de Bahbouh Lahsene (3)

    Vous et M. Haroune êtes condamnés au bagne de Lambèse. Pourriez-vous nous parler de cette période ? Comment s’est déroulée votre libération ? Qu’avez vous ressenti ?Cela fait six mois que j’ai perdu de vue mon ami Mohand Haroune. Je sais qu’il a été condamné à perpétuité, mais je crois qu’il se trouve à la prison de Berrouaghia. Je n’aurai donc pas l’occasion de le revoir de si tôt !

    Le 20 juillet 1976, à Lambèse , à notre sortie de l’isolement du rez-de-chaussée de la section 5, je suis affecté à la section 7 des 15/20 ans. Le lendemain, je sors dans la cour faire les cent pas, comme l’ensemble des détenus et je me retrouve tout à fait seul. Meziane Achab qui a été condamné à la même peine que moi a été affecté à un autre quartier, afin que nous ne puissions pas nous rencontrer. Après avoir pris le quart de litre de cette eau qu’on appelait là-bas « jus de chaussettes » bouilli dans des bromures, un ex-condamné à mort vient à moi pour me demander si je suis un ami de M. Haroune. On parlait déjà de notre sortie d’isolement. Seulement, Mohand Haroune ne m’attendait pas du tout. Ce détenu, à Lambèse depuis treize ans connait l’ensemble des gardiens par leurs noms et prénoms. Il me prend par la main et nous traversons les deux portes du mur qui me séparait de M. Haroune.

    Retrouvailles

    Non, nous ne pleurons pas, mais nos yeux sont embués de larmes. Le gardien qui nous avait suivi des yeux et tous les détenus qui se tiennent là en restent bouche bée. Ensuite, j’étreins Hocine Cheradi qui me parait, tout comme Mohand Haroune, amaigri de plusieurs kilos. Ce n’est qu’une semaine après que nous nous remettons à travailler ta maziptt  académiquement. A nos côtés, il y a des i mazipen  des Aurès, du Chenoua et d’Ouargla qui nous aident dans nos travaux. Nous les faisons parler dans des phrases que nous avons choisis de tester. Mohand Haroune est constamment sur ses gardes, il lui arrive de s’énerver pour un rien. Il est quelque peu « comme un lion en cage ». Il avait, comme les autres, cru que j’étais condamné à trois ans ! C’est ce que j’avais dit à ma mère quand j’étais à Boufarik. Ma mère l’avait répété à Kahina Kaci qui l’avait écrit et dit à son mari Lounas qui, à son tour, l’avait répandu. Lors d’une visite de Lounas Kaci dans la salle 12 du haut, Ramdane Metref et les autres lui apprennent la réalité. « – Bahbouh Lehsene l’a échappé belle !
    Quoi ? Il l’a échappé belle avec une peine de quinze ans ?
    Quinze ans ? Ce n’est pas trois ans ?
    Trois ans c’est uniquement pour sa mère, mais en réalité c’est bien quinze. »
    Le lendemain, Lounas Kaci demande autorisation de se rendre à la section 7 pour voir ses amis et leur apporter quelque chose à manger. Il nous trouve ensemble, nous nous embrassons chaudement. Il dépose entre nous le sachet de victuailles et me demande : « Tu es condamné à quinze ou à trois ans ? » Je lui dis la réalité et insiste pour que Kahina (sa femme) ne le dise pas à ma mère. Lorsque M. Kaci Lounas le répète à sa femme, elle n’en revient pas ! De juillet 1976 à juillet 1981, nous vivons ensemble, dans la même cour, M. Haroune Mohand, M. Cheradi Hocine et moi – même.

    « En prison, nous partageons absolument tout »

    Nous partageons absolument tout ! Pendant tout ce laps de temps, je ne vois ma mère que trois fois. Une première fois, elle est ramenée par les beaux-parents de M. Kaci Lounas. Une seconde fois, elle m’est ramenée par les parents de M. Cheradi Hocine, et la toute dernière fois, elle vient avec mon ami M. Ouazib Mohand Ameziane.

    Je me souviens bien de ce jour de grande tristesse. C’est pourtant une journée de parloir, la garde est plus ou moins relâchée. Nous avons demandé, à nous trois, au gardien en faction aux sections 7 et 8 de nous rendre à la cour de la section 5 sous le faux prétexte de voir un ami un peu malade, M. Cherifi Ahcène. Pendant qu’à quatre nous tournons afin de nous dégourdir les jambes, nous voyons les autres détenus nous regarder avec une insistance mêlée de tristesse, mais personne n’ose venir nous dire quoi que ce soit. Tout à coup, quatre gardiens arrivent, dont deux seulement avaient entre leurs mains des barres à mine. Ils appellent « M. Haroune Mohamed », alors qu’habituellement, nous ne sommes que des numéros. Les gardiens le font sortir.

    Pendant que nous restons étonnés, M. Hamid (le fils d’Achour comme l’appelaient tous les gens de Constantine) vient nous dire : « Ce n’est pas pour affaire de justice qu’ils l’ont emmené. Ma mère m’a dit (il venait de revenir du parloir) qu’un grave accident est survenu à Tazoulte, les gens disent que c’est les parents d’un détenu kabyle qui sont morts. » Peu avant de remonter aux cellules, M. Haroune Mohand nous est restitué par ces mêmes gardiens. « Pas de bêtises ! » nous disent-ils en guise de condoléances. Ils ferment la porte à clé et repartent.

    « -Un accident, Mohand ? l’interrogeM. Cherifi Ahcène.
    – Oui, et c’est mon dernier espoir dans la vie qui vient de s’écrouler » répond M. Haroune Mohand avec des yeux embués de larmes. Nous ne pouvons retenir les nôtres ! Ce soir là, dès l’ouverture des cellules et des salles, nous nous retrouvons tous (MM. Metref, Cherifi, Achab, Chami, Kaci et Yennek) dans la cour de la section 8. Le surveillant-chef, M. Serrar, nous avait accordé cette faveur. Nous pensons pouvoir remonter le moral de Mohand Haroune alors qu’il est plus fort que nous tous !

    « La nourriture : soupe immangeable et choux pourris »

    Il dit : « Pourquoi a-t-on laissé partir à Oran cet inconscient de Medjber Smaïl ? » ! Personne ne trouve quoi répondre, à l’exception de M. Cheradi Hocine, que cela devait déjà travailler et qui est le premier à avoir du remords sur cette affaire : « Un rendez-vous manqué nous a coûté toute cette catastrophe ! » M. Metref Ramdane, le plus âgé de nous tous et le plus calme ajoute : « Oublions un peu ça, nous sommes encore jeunes, nous sortirons bien un jour et nous le referons avec beaucoup de précaution ». L’incident est clos et nous parlons d’autres choses, par exemple de combien de fois chacun de nous avait failli être arrêté avant cette fatidique première semaine de janvier 1976. La prison n’offrait rien aux détenus, on va rarement au parloir. Côté nourriture, on doit se contenter d’un pain de quelques trois cent grammes toutes les vingt-quatre heures, d’une soupe immangeable et, matin et soir, de choux pourris.

    Nous passons donc notre temps à travailler ta maziptt (tamaziγt, NDLR), dans les cellules comme dans les cours. M. Haroune Mohand qui, même avant 1976 avait fréquenté i mazipen (Imaziγen, NDLR) des Aurès, perfectionne à merveille ta maziptt (tamaziγt, NDLR) dans cet accent. M. Cheradi Hocine et moi éprouvons quelques difficultés pour la maîtriser. Nous voulons que ta maziptt (tamaziγt, NDLR) cesse de s’écrire phonétiquement pour qu’elle puisse être « une langue nationale » enseignée dans toutes les écoles. L’hiver arrive, le froid est fort vigoureux, nous sommes mal habillés. M. Haroune Mohand a les mains enflées, nous l’obligeons à aller à l’infirmerie où, parait-il, une température plus clémente. Très malade des mains, il y est gardé pendant quelques jours.

    « Celui qui dort sans lumière est battu à mort »

    On parle de l’arrivée d’un convoi en provenance de Blida. M. Mahfoud Nahnah (futur dirigeant, dans les années 1990, des partis islamistes Hamas et MSP, NDLR), plus ou moins souffrant, se rend à l’infirmerie. Il y rencontre M. Haroune Mohand avec qui, bien sûr, il ne s’entend pas et ne s’entendra jamais. A Blida, M. Mahfoud Nahnah avait entendu parler d’un groupe de Kabyles, tous instruits, et condamnés à de lourdes peines par le Tribunal Militaire. Il est vite renvoyé de l’infirmerie avec ordre de ne pas quitter sa tenue pénale, de ne pas mettre de bleu civil comme les autres détenus.

    Il est affecté à la salle 12, là il rencontre MM. Kaci Lounas et Hammiche Rachid. Ils sympathisent. M. Hammiche Rachid peut quelque peu bouger dans la prison, où il va, accompagné de trois autres détenus de droit commun et d’un gardien (M. Latreche Farid) dans des salles ou cellules pour changer les ampoules « grillées » pendant la nuit précédente. Celui qui passe une nuit sans lumière dans sa cellule est battu à mort le lendemain. C’est pourquoi toute lampe défectueuse est immédiatement portée à la connaissance de ce gardien qui les répare. M. Haroune Mohand, sans être tout à fait guéri, demande à regagner sa place dans sa cellule. Un matin, M. Hammiche Rachid vient à nous pour nous dire que Latreche Farid l’avait giflé. Sans crier gare, M. Haroune Mohand écrit à tous les amis un mot qu’il transmet par le vaguemestre détenu (dit « Poucet »). Il écrit : « Lundi c’est la grève de la faim. » Il excepte M. Kaci Lounas qui souffre d’un ulcère d’estomac.

    Nus dans les cachots, en hiver

    Le lundi, on nous fait descendre à neuf aux cachots. Nous entrons dans les cachots « à poil ». A l’intérieur, il fait quelque chose comme cinq degrés centigrades au dessous de zéro. Aucun procureur, ni civil, ni militaire ne se déplace pour connaître nos revendications. « Qu’ils crèvent ! » disent-ils à M. Hamlaoui, le directeur de la prison.

    Dix jours plus tard, nous sommes trois à rester dans les cachots : Bahbouh Lehsene, Haroune Mohand et Yennek Mokrane. Pendant notre détention aux cachots, nos amis sont dispersés dans différents quartiers avec interdiction de se rencontrer et une année d’interdiction de parloir. M. Haroune Mohand reste à la section 8, M. Cheradi Hocine et moi sommes envoyés au quartier des « relégués ». Dans ce quartier se trouvent aussi quatre co-inculpés de Nahnah, des islamistes : MM. Boulanouar (un enseignant d’arabe à Blida), Guendouzi Mohamed, Moh Salembier et un autre qu’on appelle « camionneur ».

    Les détenus islamistes mangent à leur faim et sont ravitaillés

    Madame Kaci Lounas est empêchée de voir son mari, qui pourtant n’avait pas fait la grève de la faim avec nous. Quant aux islamistes qui sont là à Lambèse, non seulement ils mangent à leur faim, mais ils ont aussi de quoi donner aux autres détenus de droit commun, qu’ils corrompent d’ailleurs facilement tout juste pour faire la prière de midi avec eux. Le ramadhan arrive, M. Nahnah et ses co-inculpés reçoivent du ravitaillement par chargements de « 404 bâchées ». Au début, tous les relégués et autres détenus envoyés là pour être sévèrement traités, y compris M. Cheradi Hocine, font la prière derrière M. Boulanouar et ses amis. Je suis le seul à ne pas intégrer les rangs et à refuser de jeûner ! Mais au bout de trois jours, ils ne sont plus que douze à prier et à jeûner. On les appelle alors « les douze salopards ».

    Tirs de Kalachnikov, gaz lacrymogènes et coups de crosses

    Le bruit court que les relégués allaient se mutiner. M. Abdelkader, l’oranais qu’on appelle par son sobriquet (« mon fils »), nous conseille de demander à changer de quartier. M. Cheradi Hocine et moi quittons ce quartier le matin et les islamistes le soir. Le 27 décembre au matin, éclate une mutinerie d’une violence inédite à Lambèse, selon les plus anciens des gardiens. Les gendarmes nous apprennent la mort du dictateur Boumediène. Les relégués montent sur les toits et attaquent à coups de tuiles les gardiens sans n’en toucher aucun.

    La sirène hurle de toutes ses forces, les armes automatiques entrent en scène. On dénombre plusieurs morts et des blessés. On voie du sang gicler de partout des corps atteints par les balles des gendarmes. Quelques deux heures après, les gendarmes armés de Kalachnikov et tenant en laisse deux chiens bergers allemands font irruption dans la cour où nous nous tenons.

    Tous les médicaments de l’infirmerie sont périmés

    « Tout le monde face au mur ! » hurlent-ils. Ils nous attaquent à coups de bombes lacrymogènes. Je sens le liquide glacial, brûlant et corrosif me parcourir de la tête aux pieds. Nous devons garder les mains sur la tête. Le premier qui essaye de se frotter les yeux reçoit un coup de crosse. Mes yeux me démangent, je sens mes paupières me peser et devenir lourdes. On nous fait entrer dans les cellules. Je ne peux ouvrir les yeux que vingt jours plus tard, entre-temps, je crois bien être définitivement aveuglé ! C’est M. Guendouzi qui m’accompagne chaque matin à l’infirmerie pour m’appliquer une pommade périmée depuis belle lurette. Tous les médicaments de l’infirmerie de Lambèse sont périmés et font partie d’un stock de 1958 laissé là par les geôliers français.

    Suite à la mutinerie, tous ceux qui viennent d’Oran rendre visite aux leurs sont renvoyés, on parle alors du « parloir de l’est » ! Les rations sont réduites au strict minimum, les douches interdites et ce sont les coiffeurs qui se déplacent vers les sections alors qu’auparavant c’était nous qui allions à la salle de coiffure. Hamid (le fils de Achour) qui continue à voir ses parents donne à un coiffeur une boîte de conserve de petits pois à remettre à M. Kaci Lounas qui ne la mange pas et la passe à M. Cheradi Hocine, lequel ne la mange pas non plus et l’envoie à M. Metref Ramdane qui lui-même me la donne mais je n’ai pas non plus le courage de la manger seul. Les achats de suppléments alimentaires sont suspendus. M. Guendouzi me remet quelque chose à manger car nous sommes voisins de cellules. Dans le sachet qu’il m’avait donné, j’ajoute la boite de conserve et envoie le tout à M. Kaci Lounas car nous savons tous qu’il a ce problème d’ulcère d’estomac. Il reconnaît alors « sa » boite de conserve de petits pois !

    A l’occasion d’un événement politique, je ne me rappelle plus ce que c’était, le surveillant chef du rond point élargit la liste de ceux qui peuvent passer la nuit dans la salle 13 où il y a une télévision. « Poucet » nous inscrit et nous avertit. Le soir, nous nous retrouvons : Haroune Mohand, Cheradi Hocine, Metref Ramdane, Cherifi Ahcène, Kaci Lounas, Chehab Amrane et Bahbouh Lehsene. Nous nous isolons au fond de la salle avec nos paillasses et mangeons ensemble ce que nous avons, et, bien sûr, la fameuse boite de conserve que le chef de salle a la gentillesse de nous réchauffer, en nous offrant en sus un demi-litre de café !

    Aux islamistes il ne manque rien, les berbéristes n’ont droit à rien !!!

    Nous passons la nuit à discuter de tout, même de ta maziptt  à enseigner au cas où nous sortirons vivants. M. Haroune Mohand semble oublier quelque peu son deuil. « Nous avons fait ce que nous croyions de notre devoir de faire vis à vis de ta maziptt  dit-il, tant pis si les autres ne suivent pas. » Aux islamistes, M. Nahnah et ses compagnons il ne manque rien exceptée la liberté. Nous, les berbéristes, nous manquons de tout, absolument de tout. Sans notre solidarité commune, beaucoup parmi nous auraient laissé leurs vies là-bas !

    Nous continuons à travailler Tamazight

    Hammiche Rachid nous écrit de la prison de Tizi-ouzou que Medjber Smaïl est transféré à la prison de Berrouaghia. Le bruit court qu’une remise de peine de vingt pour cent allait être concédée aux détenus. Nous ne savons même pas de quoi il s’agit. Nous n’en avons jamais bénéficié alors que des détenus de droit commun en on profité plusieurs fois depuis que nous sommes là, à Lambèze, parmi eux. Moi, M. Cheradi, et M. Haroune, continuons à travailler ta maziptt (tamaziγt, NDLR) sans être tout à fait sur la même longueur d’ondes. M. Haroune Mohand et M. Cheradi Hocine écrivent des textes expurgés de mots étrangers et confectionnent des lexiques. Tandis que moi, je me mets à rédiger des règles d’orthographe et de grammaire. Les détenus, à l’exception de ceux qui ont fait recours en cassation, signent tous leur remise de peine, mais pour nous, les berbéristes, rien ! Nous continuons à nous voir assez souvent MM. Haroune Mohand, Cheradi Hocine et moi.

    Un matin du mois d’août de l’année 1979 ou 1980, je ne me rappelle pas avec exactitude, mais c’est bien après la mort du dictateur Boumediène, Poucet (vaguemestre détenu), liste en main, parcoure les cours à la recherche de quelques personnes qu’il appelle par leur numéro d’écrou et nous sommes parmi eux ! Renseignements pris, ils sont tous condamnés par différents tribunaux militaires mais à des peines ne dépassant pas cinq ans. Pour Poucet, il manque quelqu’un à l’appel. « Restez en rang, je vais le chercher » nous dit Poucet. Je lui demande alors la permission d’aller voir mes amis de la section 7 et 8 dont la cour est toute proche du rond-point. « Fais vite » m’enjoins-t-il. J’explique à M. Haroune puis à M. Cheradi qu’il s’agit d’une petite remise de peine et leur demande leur opinion à ce sujet. « S’ils réduisent ta peine, même d’une semaine, tu signes. » me disent-ils. De retour de la direction, je dis à M. Haroune et à M. Cheradi que j’ai signé pour six mois de remise de peine. Ils en sont tout heureux !

    Je mets un point final à mon livre de « Nouvelle orthographe grammaticale de ta maziptt », écrit au propre sur un cahier de 288 pages. Un jeune détenu venant de Evgaite (Bgayet, Bougie, NDLR), que tout le monde connait et appelle par son numéro d’écrou « carré huit » (8888) et à qui il reste un mois pour être libéré, se propose de faire sortir mon livre, car chaque matin il va à l’hôpital de Batna pour sa corvée quotidienne. Mais, par crainte que des gardiens découvrent ce document dissimulé sous ses vêtements, ce qui pourrait être nuisible à lui comme à nous, M. Haroune Mohand le lui enlève.

    Avril 1980 nous sort du gouffre

    Quand avril 1980 éclate (émeutes de Tafsut Imazighen,) nous sentons une main descendre jusqu’à l’abîme, au gouffre où nous sommes et nous en arracher, nous retirer de là. La direction pénitentiaire riposte et nous isole les uns des autres. Hamid (le fils d’Achour) nous procure un journal « El moudjahid » par l’intermédiaire d’un gardien constantinois qu’il connait au dehors. Nous lisons : « Tentatives de manifestations à Alger ». C’est Kahina (Mme Kaci) qui arrive la première et a la chance de voir son mari à qui elle fait un récit de cette manifestation au cours de laquelle elle a d’ailleurs été blessée.

    Les détenus Européens

    Ce matin là, il y a une exécution. Je ne me souviens plus si c’est M. Sedrati Mohamed ou M. Selhab Mohamed, en tout cas, un des deux. Il y a donc deux nouveaux ex-condamnés à mort dans la cour des perpétuités. (A chaque exécution il y a deux condamnés à mort, souvent de la même affaire, qui voient leurs peines commuées en prison à perpétuité).
    Le plus jeune des deux nous informe de la probabilité de l’annulation de la condamnation à mort des deux Européens qui ont travaillé avec les Kabyles. Parmi les Européens condamnés à mort, il y a M. Salby Jay et Daniel, nos deux convoyeurs d’explosifs et M. Power, un Anglais de Liverpool qui a été condamné à mort pour trafic de stupéfiants. MM. Jay et Daniel ne tardent pas à être relâchés des chaînes des condamnés à morts. Jay est affecté à la section 8, Daniel à l’infirmerie. Nous restons pratiquement tous les jours ensemble, avec MM. Haroune Mohand, Cheradi Hocine, Salby Jay, Cherifi Ahcène et Bahbouh Lehsene. Salby Jay parle assez bien français et très bien anglais et l’espagnol. Cela nous permet de sympathiser avec l’ensemble des Européens, il y en a une trentaine. Nous sympathisons si bien que la direction de la prison veut faire participer M. Cheradi Hocine aux entretiens de détenus anglais et américains avec les représentants de leurs pays respectifs lorsque ceux-ci leur rendent visite. M. Cheradi Hocine refuse catégoriquement et écope de trois mois de cachot plutôt que de faire le mouchard contre ses co-détenus d’infortune.

    « Détenus de la langue » contre détenus arabo-islamistes

    Nous sommes au mois de juillet de 1981, cela me fait cinq ans, jour pour jour de cellule. Certains nous qualifient de « détenus de la langue ». Poucet m’appelle par mon numéro d’écrou, ainsi que quelques-uns des sections 7 et 8. Lorsqu’on nous appelle par nos numéros d’écrou, c’est souvent pour des affaires banales, mais dès qu’on nous appelle par nos noms, on doit s’attendre à quelque chose de mauvais, de dangereux.

    Au rond-point on trouve une dizaine de nouveaux arrivés de Batna, d’Oran et de Constantine, tous des condamnés à perpétuité. Ils doivent occuper les cellules des dix et quinze ans et je dois déménager. En très peu de temps, je dépose mes cahiers et ma paillasse dans la salle 18 du quartier « l’étoile » et je reviens informer mes amis de cette nouvelle affectation, dont ils ne sont pas du tout contents. A la salle 18 je trouve mes amis M. Metref Ramdane et Cherifi Ahcène. Pour revoir mes amis de sections et pouvoir discuter avec eux, Poucet m’amène avec lui chez le coiffeur qui vient de rouvrir. C’est aussi là que je croise une ou deux fois Mahfoud Nahnah que je déçois en n’étant pas un fervent arabo-islamiste. Dans des salles, mais pas dans des sections, les co-inculpés de Nahnah Mahfoud et ceux de Mohamed Benyahia  enseignent l’arabe aux détenus.

    Kabyles et Touaregs

    A la salle 18 où je suis, c’est Ali Belhadj, qui deviendra en 1990 le leader du FIS, qui enseigne. En été 1982, pendant le « ramadhan », c’est quartier libre pour ceux qui veulent se réunir pour tout ce mois, Mohand Haroune vient donc à la salle 18 et Hocine Cheradi à la salle 16 avec Mokrane Yennek, Meziane Achab et Amrane Chehab. Lounas Kaci et Chami Amrane ne veulent pas se séparer de leur ami José, un Espagnol de vingt ans condamné à vingt ans, (son complice est condamné à mort). Depuis que je suis à la salle 18, je n’ai de cesse de travailler ta maziptt  surtout qu’il y a avec nous trois Touaregs venus de Timyaouine. Nous restons constamment ensemble, dans la cour comme dans la salle. Mohand Haroune se montre vraiment satisfait du travail que j’accomplis avec eux, et s’exerce à son tour à ta maziptt du sud. Mohand Haroune achète, non pas avec des billets de banques mais avec des paquets de cigarettes, cinq grandes serviettes de bain qu’il offre à ces Touaregs pour se les nouer autour de leurs têtes.

    Malgré toute la chaleur qu’il fait, le corps de Mohand Haroune est glacé. Toutes les nuits, Ramdane Metref le masse pour l’endormir. Un mois plus tard, il sort tout à fait guéri de ces salles en compagnie de Hocine Cheradi pour reprendre leurs cellules à la section 8. Ahcene Cherifi, Mokrane Yennek, Amrane Chami et Amrane Chehab préparent leur libération qui ne tardera pas à arriver. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Ramdane Metref d’être libérable, il est donc isolé de nous, ses co-inculpés. J’e continue de revoir Mohand Haroune et Hocine Cheradi chacune des fois que l’occasion m’en est offerte. La dernière fois que nous nous voyons à trois, ils me disent : « Tu es assez fort moralement, il faut garder cela, nous connaissons l’intensité de ta faiblesse sociale, nous ne te demandons rien d’autre que de nous écrire. » J’en pleure sincèrement de tristesse et de joie.

    Le bureau des libérables

    Octobre 1983 arrive, on me conduit à la salle 13 des libérables d’où l’on ne sort que le jour « j ». Mon ami M. Achab Meziane à qui il reste trois ou quatre mois pour être libérable est toujours dans la salle 16, alors que dans la 13 se trouvent des détenus à qui il reste une année avant expiration de leur peine. Le 02 novembre 1983, je range mes papiers dans un sachet et les autres effets (une chemise maculée de sang, mon burnous, le cabas avec lequel j’avais été arrêté) dans le second sachet. Je descends, escorté de deux gardiens, au cachot des libérables où je passe la nuit.

    Le lendemain matin, au bureau des libérables, on me remet ma bague en argent, un stylo à bille et un stylo à plume ; il manque une montre que je ne prends pas la peine de réclamer, quelques pièces de monnaie, deux billets, en tout cela fait 190 dinars. C’est suffisant pour le voyage jusqu’à Birkhadem ! Mais aucun papier, pas un cahier, pas une feuille ! Le directeur me dit alors : « Ca va être des archives nationales. Si on te laissait sortir avec tes archives, ce serait comme si tu n’étais jamais passé par ici. Et si jamais tu reviens, tu es un homme mort ! » Deux gardiens armés de MAT 49 m’escortent jusqu’au lourd portail qu’un troisième gardien ouvre. Je vois alors le dehors dont j’ai été privé pendant huit longues années.

    Affaire des « poseurs de bombes» : Témoignage de Bahbouh Lahsene (2)


    Etes-vous alors en contact avec l’Académie berbère (Agraw Imazighen) de Paris ?
    C’est exactement en juin 1967 (pendant la guerre israélo-arabe) que pour la première fois j’écris une lettre à : Académie Berbère d’Echanges et Recherche Culturels (Agraw Imazighen) 5, Rue d’Uzès – 75002 : Paris / France. La réponse ne tarde pas à me parvenir : si je souhaite recevoir des bulletins d’Agraw Imazighen je n’aurai qu’à envoyer des coupons-réponses internationaux. Le lendemain, j’envoie deux liasses de dix coupons-réponses. Quelques jours après, je reçois une enveloppe grand format avec à l’intérieur, le bulletin n° 04 et une lettre exprimant la satisfaction devant mon geste, signée : Bessaoud Mohand Amazigh. Ma régulière correspondance avec M. Bessaoud Mohand Amazigh plus tard devenu « Mohand Arav » a duré huit ans ! J’ai emmagasiné une centaine de bulletins originaux. Je ne donnais ou prêtais que les photocopies de ces documents que je gardais jalousement. Une année plus tard, je fais la rencontre de M. Boulaiche Salah qui m’a été présenté par M. Saidi Mohand qui lui dit que je porte un grand intérêt à ta maziptt (tamaziγt, NDLR) et que je suis actif à ce sujet. M. Boulaiche Salah me montre sa carte d’adhésion à Agraw Imazighen, ce que je ne possède pas ! Je me plains à M. Bessaoud Mohand Arav qui me demande simplement deux photos, car j’avais déjà rempli le bulletin d’adhésion il y a longtemps. Quinze jours après je reçois ma carte « verte » d’adhérent à l’Académie berbère ! Je l’exhibe fièrement à mes amis de Birkhadem et d’ailleurs. Moins d’un mois après j’envoie vingt photos d’identité et beaucoup de coupons-réponses à M. Bessaoud Mohand Arav qui établit une carte pour chacun des dix nouveaux adhérents en prenant le soin de joindre dix bulletins d’adhésion à remplir. Il m’écrit pour me dire qu’il est très satisfait de mon dynamisme. Nous recevons également la revue du « Groupe d’Etudes Berbères » de Vincennes (Université Paris VIII), une revue culturelle que nous reproduisons et offrons aux sympathisants et adhérents de notre organisation. A cette époque, notre revue « ADEF » est vraiment artisanale : nous utilisons du papier 21/27 et écrivons ta maziptt (tamaziγt, NDLR) en caractères latins à la machine et tifinagh au stylo ! Dans la rubrique « Paroles et musiques » nous introduisons des chansons de Slimane Azem, de la poésie de Messieurs Djellout Mokrane, Ouazib Mohand Ameziane, et de Salah Ouamar. Mais d’autres, comme Benmohamed, Benmokhtar, Cherif Nadir ne voulaient pas qu’on introduise leur poésie dans nos revues, certains sont même allés jusqu’à nous menacer d’une dénonciation à la police si nous osions publier leurs poèmes. Par contre, quelqu’un qui ne nous a jamais rien refusé, c’est M. Abdelli Tayeb qui, pourtant n’a participé à nos réunions de travail à Alger qu’une seule fois. En janvier 1975, je quitte les PTT de Birmandreis pour aller travailler à Alger-centre (Rue Claude Debussy). En décembre 1975, j’ai 29 ans, célibataire et fonctionnaire, je juge que sans ta maziptt (tamaziγt, NDLR) dans les écoles, la vie me parait fade à vivre. Il est temps de manifester, de montrer aux nôtres et à ceux d’en face que nous voulons ta maziptt (tamaziγt, NDLR) en classe et maintenant ! Nous nous convainquons progressivement que ta maziptt (tamaziγt, NDLR) ne saura nous être donnée, cédée et que nous devons donc l’arracher. Et c’est aussi l’avis de plusieurs berbéristes, particulièrement de M. Haroune Mohand.

    A cette époque, des revues clandestines appelées « Itij » et « Taftilt » sont publiées sous le manteau. Pouvez-vous nous en parler ? En possédez-vous encore des exemplaires ?

    La revue « Itij » est entièrement rédigée en tifinagh et écrite avec des stylets. Cette revue n’est pas vendue même si, de temps à autre, Smail Medjber écrit en effigie « 5 DA » c’est une manière à lui de nous dire qu’il est à court de papier et/ou d’encre. Salem (Elvaz areqman) est le plus lu. M. Cherifi Ahcène me confie à chaque tirage un quota que je distribue aux sympathisants. La revue est tirée au 5ème étage de la cité Amirouche à Kouba / Alger. Elle cesse de paraître en août 1974. En janvier 1975, nous récupérons la ronéo de Taourirt Moussa (M. Ouazib Mohand Ameziane et M. Cheradi Hocine partirent en voiture pour la rapporter), et nous l’utilisons pour tirer jusqu’en décembre 1975 notre revue « ADEF » et bien d’autres tracts et revues, notamment « Timazighin » (revue de lycéennes d’Alger dont s’occupait M. Messaoudi Achour), « Tighri » (revue de lycéens de Déllys dont s’occupait M. Haroune Mohand) toutes tirées par mes soins. La dactylographie est assurée par « Kahina » (Mme. Kaci), qui m’aide dans les publications. Quand plus tard la nouvelle de mon arrestation et de celle de mes compagnons s’est répandue, toute cette documentation butinée pendant plusieurs années est passée au feu ! Je mentionne cela pour vous rappeler l’esprit de terreur qui règne alors, même parmi les plus courageux de nos sympathisantes, sympathisants, et adhérents. Tout le monde sait à cette époque qu’il n’y a rien de plus infernal que de se trouver entre les mains de la S.M du dictateur Boumediène. Ce n’est qu’en 1990, lorsque M. Cheradi Hocine se rend à une exposition d’associations culturelles et scientifiques, qu’il peut dénicher un exemplaire de la revue « ADEF » du mois d’avril 1975 ! Cette revue, il me l’a restituée et je la garde jalousement, je ne l’expose que rarement.

    Qu’est ce qui vous amène à l’époque à décider de passer à l’action, de ne plus vous contenter d’un simple militantisme culturel ? Comment naît l’Organisation des Forces Berbères (O.F.B.) ?

    En 1975, l’O.F.B, et ADEF  ont connaissance d’une liste de jeunes gens et jeunes filles arrêtés par les services de sécurité, à Alger comme en Kabylie. La raison ? Ils détenaient des revues d’Agraw Imazighen , Itij , Atmaten  et Adef ! Lors de la réunion de travail du mois de décembre 1975 nous avons deux choix devant nous : Opter pour l’emploi de « gros moyens » ou bien fournir des avocats aux jeunes emprisonnés. Seul le soldat Ahmed Sari opte pour cette seconde alternative. A l’époque, tous les avocats plaident « coupables » pour ensuite obtenir l’indulgence du tribunal.

    Tout le monde a encore à l’esprit l’agression qui s’est déroulée lors de la fête des cerises à Larvaa n’attee Yiraten un peu plus d’une année auparavant. M. Mohand Arav Bessaoud , qui de coutume était calme et nous conseillait la précaution, avait écrit : « La prudence est la fille aînée de la lâcheté, défendez vous » ! Nous devenons convaincus et persuadés que Boumediène et sa clique au pouvoir ne sauront accéder à notre demande culturelle que si nous faisons preuve de notre grande détermination. Pourtant, des éléments de l’O.F.B. et d’ADEF, seul M. Hocine Cheradi avait une formation militaire. Lors de cette réunion qui se déroule au centre d’accueil des PTT à Alger, nous sommes une trentaine.

    Sincèrement, j’ignore quand et comment s’est constituée l’organisation O.F.B. De ses membres, je ne connais que M. Mohand Haroune, Hocine Cheradi, et en dernier Smail Medjber.

    « Des bombes artisanales pour lézarder les institutions officielles de propagande arabo-islamique »

    Pourquoi décidez-vous d’attaquer spécialement le journal « El moudjahid » ?

    El moudjahid, la radio, la télévision étaient et sont encore des institutions officielles de propagande arabo-islamique entre les mains du pouvoir qu’il manipule comme bon lui semble. Elles sont, avec les palais de justice d’où la justice a détalé des moyens de pression, de répression et d’agression contre tout ce qui s’affirme a mazip, ta maziptt (amaziγ, tamaziγt, NDLR) !

    C’est probablement pour cette raison que Hocine Cheradi et Lounas Kaci veulent le lézarder. Car il ne faut pas perdre de vue que ces deux bombes ne devaient exploser que pour arracher le portail d’entrée. Ce ne sont pas des bombes à fragmentation qui sont utilisées, ces bombes ne contiennent aucun projectile antipersonnel. Les explosifs sont de fabrication artisanale, d’un chimiste de Madrid, tout juste bons à faire du bruit. Personne parmi nous n’a l’intention de tuer qui que ce soit. Ce sont pour nous des bombes à revendication que nous pouvons déposer même dans des poubelles d’ordures ménagères. Et cela m’est confirmé plus tard en prison par M. Jay SALBY leur convoyeur.

    Si je ne dépose pas de bombes en ce début de janvier 1976 au tribunal militaire de Blida, c’est parce que j’avais demandé à Hocine Cheradi d’être le rédacteur du tract de revendication. Or, le tract est déjà prêt à être tiré. Et c’est bien moi qui au final l’imprime avec la ronéo que j’ai chez moi.

    « La situation nécessitait des actes et non du verbiage »

    A l’époque, vous êtes qualifiés d’extrémistes, y compris par les autres militants berbéristes…Quel est votre avis à ce sujet ?

    A l’époque, en 1967-1975, les gens que nous connaissons ne nous traitent pas d’extrémistes. Au contraire, ils nous reprochent de faire dans la propagande stérile, dans le discours improductif ! La situation nécessite des actes et non du verbiage, et nous ne pouvions qu’acquiescer ! A cette époque là, être arrêté avec une revue écrite en ta maziptt , même en caractères latins, est plus dangereux que d’être arrêté avec un revolver en poche. C’est depuis 1989 que sont apparus ceux qui se servent de ta maziptt  pour des strapontins politiques, pour leur promotion sociale. C’est également depuis lors que nous avons commencé à entendre ces insanités agressives, et bien d’autres encore, comme : « violents, achetés par le pouvoir, entamés mentaux etc. »

    A ces attaques toutes lâches, nous répondîmes à travers nos revue « T izizoédtt »  et « TI IFINÊP »   dans un éditorial que nous avons titré : « Les académiciens sont de retour ». Nous n’avons donc pas offert l’occasion à ceux d’en face de rire sous cape à nos dépens en se disant « les voilà qui se déchirent pour un pan de responsabilité ».

    « Les tortionnaires, tout en riant, me rouent de coups »

    Avec le recul, il apparaît que la Sécurité Militaire est très tôt au courant de votre projet, et donc que vous avez été « vendus » par quelqu’un de votre entourage, pourriez-vous nous éclairer sur ce point ?

    Qui de notre entourage peut, aujourd’hui, trente ans après, prétendre que nous l’avons consulté ou mis au courant de la préparation de cette opération « commando » comme l’avait écrit « El moudjahid » ? En dehors des éléments de l’O.F.B. et d’ADEF qui a été arrêté, jugé et condamné ?

    Personne d’autre, pas même nos parents ne sont au courant de ce que nous tramons en toute discrétion, prudence et précaution. Par la suite, des gradés de la S.M ne nous cachent pas leur étonnement devant une aussi grande discrétion. Après la visite que me rend Kasdi Merbah  à la cellule de torture et sa décision d’allonger notre interrogatoire de dix jours (dépositions insuffisantes, avait-il prétexté), un de mes tortionnaires va jusqu’à me dire : « Tu es plus dangereux que Smaïl Medjber que nous remercions de s’être laissé arrêter. Sans cela, nous serions la risée publique et le courroux des chefs nous serait tombé sur la tête », pendant que d’autres tortionnaires, tout en riant, me rouent de coups de pieds, de poings, de câbles, et de gros manches en bois dur.

     « A 20 heures, Smaïl Medjber est déjà sous les tortures »

    Comment se déroule l’arrestation ?

    Mokrane Yennek et Lehsene Cherifi se rendent à Oran pour prospecter les lieux. Le rendez-vous est fixé pour le lendemain à 12 heures avec Hocine Cheradi qui doit leur confier la bombe à déposer. Lehsene et Mokrane rentrent chez eux, en Kabylie, en revenant d’Oran. Là, ils doivent parler entre eux de la lettre que j’ai remis à Mokrane Yennek il y a quatre jours de cela avec consigne de réunir les autres membres, afin qu’ensemble nous discutions d’une lettre de Mohand Arav Bessaoud nous mettant en garde contre certains agissements insatisfaisants de Smaïl Medjber. Mohand Arav Bessaoud, pour la première fois, dit des choses graves contre Smaïl Medjber.

    Peut-être Lehsene Cherifi et Mokrane Yennek ont-ils également jugé que les lieux sont trop risqués pour un dépôt de bombes. Toujours est-il qu’ils ne viennent pas au rendez-vous. A 14 heures, las d’attendre, Smaïl Medjber se propose alors d’aller à Oran à leur place. Hocine Cheradi, au lieu de refuser, donne la clé de l’appartement-planque de la rue Valentin à Smaïl Medjber qui se saisit de la bombe, et part en taxi à l’aéroport d’où il décolle à 15 heures pour Oran.

    Devant le tribunal militaire de cette ville, pendant qu’il fait des va-et-vient pour trouver un lieu sûr, une sentinelle le remarque et le met en joue. Il appelle un autre soldat pour le fouiller.

    Il lui dit : « Que fais-tu ici ? » Smaïl Medjber lui répond, en arabe : « Je cherche mon ami Omar ». Le soldat, un adjudant-chef, lui demande alors ses papiers. Ce n’est donc pas Smaïl Medjber, mais un certain Claude Pascal Rousseau qui parle aussi bien arabe avec l’accent algérois (Claude Pascal Rousseau est la fausse identité avec laquelle est revenu M. Medjber Smaïl de France en décembre 1975 ; il a un faux passeport et une fausse carte d’identité) ! L’adjudant-chef le fouille et l’alerte est donnée.

    Ramené par avion, à 20 heures il est déjà sous les tortures et craque. Vers 21 heures, Mohand Haroune est arrêté au restaurant universitaire Amirouche. Le lendemain, c’est le tour de MM. Achab et Rachid Hammiche d’être arrêtés dans l’appartement de la rue Valentin. Le lendemain, (mardi 06/01/1976) je suis arrêté à mon tour sur mon lieu de travail. Lounas Kaci est arrêté le surlendemain (07/01/1975), et ensuite Ahcène Cherifi et Mokrane Yennek. Les autres, je ne sais pas à quelle date ils sont arrêtés. Ils sont ramenés de Kabylie.

    « Ils me mettent un revolver sur la tempe »

    Pour ce qui est du film de mon arrestation, voici ce dont je me rappelle : je dois prendre mon poste de travail à 21 heures. La pluie vient de cesser, j’arrive par la rue Didouche Mourad. Je remarque beaucoup de voitures stationnant en double file le long de la rue Debussy, je me dis que c’est pour l’hôpital. Franchissant la grande porte, je vois les gardiens de nuit tout blêmes et dans une mauvaise position. Je prends ma carte de pointage et la plonge dans l’horloge qui marque « 21h02 ». Deux hommes sortent d’un coin, j’entends un des gardiens dire tout simplement « C’est lui » ! Avant que je ne me retourne et m’apprête à monter les escaliers, j’entends derrière moi : « Haut les mains ! Un geste et tu es mort ! Pose ton cabas et éloigne toi ! » Je m’exécute en montant une marche des escaliers.

    Deux autres hommes arrivent par devant et me saisissent les mains en me les tordant derrière le dos, avec bien sûr en plus les canons de leurs MAT 49  qui me trouent les côtes.

    Ils me traînent jusqu’à mon bureau, tout y est sens dessus-dessous ! Ils me fouillent les poches de devant en me déchirant le pantalon jusqu’aux genoux. J’ose leur dire : « Mais pourquoi tout ça ? » Je reçois un coup de poing en plein visage : « Plus tard tu sauras pourquoi ! » Ils me redescendent à quatre. A mesure que nous avançons des hommes sortent de tous les coins et recoins, pointant sur moi leurs armes. Certains portent des revolvers PA, d’autres des MAT 49 et d’autres des Kalachnikov flambant neuves. Dans la rue, ils me jettent dans une voiture R16 qui démarre. Ils empruntent la rue Didouche Mourad jusqu’au 133, puis descendent par la rue Ghermoul.

    Là, ils me couvrent la tête avec un pan de mon burnous et me mettent un revolver sur la tempe. La voiture roule une bonne demi-heure sans que je sache le trajet parcouru. Tout à coup, la voiture s’arrête et un lourd portail s’ouvre. On me fait entrer dans un bureau où est assis un homme d’un certain âge qui ressemble à un chef tortionnaire. « Fouillez-le, videz lui les poches », leur dit-il. L’un d’eux pose sur le bureau ce qu’il a trouvé dans mes poches. Ils me traînent dans un autre bureau où on me photographie. Ils me font ressortir.

    Dans le couloir je trouve un soldat, jeune et pâle comme un citron. Il me fait signe de me déshabiller et de mettre la combinaison jaune qu’il me tend. Elle est toute sale et pleine de taches de sang. J’enfile la combinaison tout en tremblant, car dans la poche arrière de mon pantalon, il y a un tract que je m’étais promis de dactylographier cette nuit là et de photocopier dans le bureau du directeur commercial. Ce tract, je le retrouverai dans cette même poche un mois plus tard ; ils ne l’ont pas trouvé !

    Deux soldats me prennent par les bras et me jettent dans un bureau où se trouvent une table et une chaise fixée au sol. Deux des huit ou dix civils qui m’attendent là m’attachent à cette même chaise, les mains derrière le dos. Les coups commencent à pleuvoir sur toutes les parties de mon corps.

    « Du sang dégouline de mon nez, de mes oreilles »

    Je m’évanouis. En revenant à moi, je me trouve dans un cagibi. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient. En me réveillant, je réalise que pendant qu’ils me frappent, chacun utilise ce que bon lui semble, un câble, un manche, un tuyau, ils me versent également de l’eau glacée de la tête jusqu’aux jambes. L’un d’eux me pose enfin la pertinente question : « Est-ce que tu connais Medjber Smaïl ? » Je réponds par la négative. « Vous voyez, il a raison, c’est bien une tête brûlée ! Eh bien, tu vas voir que tu le connais bien, tout comme il te connaît. »

    Ils me détachent, du sang dégouline de mon nez et de mes oreilles. Ils m’aspergent d’un seau d’eau. Nous traversons un couloir, une porte s’ouvre devant moi, on allume une lampe, en face, d’une autre porte je vois sortir Medjber Smaïl, tout défait, un tortionnaire de chaque côté. Je le vois faire « oui » d’un geste de la tête. Je comprends que je suis perdu. Ils m’attachent une nouvelle fois à cette chaise fixe, les pieds soulevés attachés par une corde à une barre à mine ; la torture recommence.

    Lorsqu’on me jette dans une cellule du rez-de-chaussée, on me donne du papier et un crayon pour leur rédiger les circonstances dans lesquelles j’ai connu Medjber Smaïl et donner les noms de l’ensemble de mes amis, (y compris ceux avec qui je me contentais de prendre un café). Je décris alors ma rencontre avec Medjber Smaïl. Elle ne datait que d’une semaine ! Par bonheur, c’est ce que lui aussi avait dit aux tortionnaires.

    Je perds beaucoup de sang. Avec insistance et d’atroces tortures, ils me posent la question : « Où as tu caché la bombe ? » Smaïl Medjber était convaincu que c’était moi qui avais pris la quatrième bombe. Il m’en coûte quinze jours d’atroces, de terribles, tortures que je ne saurais décrire pour que je leur dise où j’ai caché cette quatrième bombe. Ce n’est que lorsque Hocine Cheradi est arrêté (il était en fuite depuis quinze jours) qu’ils cessent de me questionner sur cette bombe. Hocine Cheradi avoue avoir placé deux et non pas une seule bombe au portail d’El moudjahid, rue de la Liberté.

    Une semaine après, ils sont sur le point de nous transférer dans une prison, mais Kasdi Merbah  arrive pour prolonger de dix jours notre torture. Ce n’est alors que le 6 février 1976 que nous atterrissons à la prison militaire de Boufarik, plus morts que vifs.

    « Le premier qui prononcera un mot de tamaziγt aura six mois de prison pour outrage à la magistrature ! »

    Au tribunal, comment se déroule le procès ?

    Après un mois d’atroces tortures, nous sommes donc transférés dans une prison militaire (Boufarik) où nous passons quatre mois, faciles à raconter mais difficile à subir.

    Notre jugement est fixé au 25 mai 1976. En avril 1976, la parole est donnée au peuple qui doit discuter et enrichir le projet de constitution . A chaque fois que nous entendons quelqu’un ou quelqu’une parler de « ta maziptt » nous applaudissons. Le 15 mai 1976, on nous envoie un médecin militaire « extracteur mental » (médecin psychique). Il écrit : « conscients de leurs gestes », mais il délivre un billet de sortie à Mokrane Rodjane qui sort dès le lendemain, car il était vraiment devenu fou !

    A Boufarik, nous ne sommes pas battus, les tortures sont beaucoup plus morales. En un mois de tortures je perds vingt kilos ! Le matin du 25 mai 1976, on nous fait sortir des salles et des cellules et on nous menotte dans la cour. Au milieu de centaines de soldats, on nous fait grimper dans des camions. Il y a des soldats avec nous dans ces camions et les autres nous escortent dans d’autres camions et des jeeps.

    De Boufarik à Blida, la route est jalonnée de soldats de différents corps et de gendarmes. A Blida, entre deux rangées de soldats armés de Kalachnikov neuves et chargées, on nous fait descendre un par un et entrer dans la cour du tribunal.

    Nous nous tenons debout, visages face au mur, jambes écartées. Derrière nous un peloton de soldats guette le moindre de nos gestes. Nous n’avons aucune possibilité de bouger. Nous restons dans cette position pendant plus d’une heure. Un juge d’instruction militaire arrive et nous l’entendons exprimer son insatisfaction à l’égard de l’adjudant chef qui avait donné l’ordre de nous traiter de cette façon. Il nous intime de nous retourner et de prendre du repos. Un moment après, un gradé entre et nous voyons des visages blêmir. Tout le monde se met au garde-à-vous, sauf nous. C’est à ce moment là que cet adjudant chef comprend que nous ne sommes pas des soldats mais des civils (nous sommes vêtus de treillis neufs). Le gradé qui vient d’arriver n’est autre que le procureur militaire. A peine entré, il crie : « Faites entrer les accusés ! »

    On nous fait entrer un par un. Dans le couloir, des gendarmes viennent à nous pour nous enlever les menottes et nous conduire au box des accusés. Des gendarmes aux gants blancs nous font face, armes en bandoulière. Le greffier arrive le premier, il a le grade de capitaine. Ensuite, le procureur entre et l’on entend des voix dans le couloir. Les gendarmes ne veulent pas que nos parents assistent au procès alors que les avocats exigent leur présence car il avait été promis et écrit que « le procès se déroulera en public ». Lorsque la salle se remplit, nous remarquons la présence de plusieurs de nos tortionnaires de Kharouba qui nous promettaient à tous une exécution. Nous prenons peur ! Ils s’assoient au premier et au second rang.

    Tout à coup, une sonnerie retentit, sorte de cloche d’établissement scolaire ou de cinéma. Ahcène Cherifi me dit à l’oreille : « le film va commencer ». Tout le monde se met debout, les gendarmes présentent les armes et reculent. Un homme aux joues rouges, vêtu de rouge et escorté de quatre capitaines, fait son entrée. Quelques secondes après, il dit, avant de s’asseoir : « L’audience est ouverte. »

    Je suis le premier à être appelé à la barre. A mes côtés, mon avocat, Maître Bouzida Arezki, me chuchote : « Ne t’énerve pas Bahbouh. » Le Président, (plus tard nous apprendrons qu’il s’appelait M. Baghdadi Mohamed), après que j’ai décliné mon identité, me demande : « Parlerons-nous en français ou en arabe ? » Avant que je ne réponde il ajoute : « Le premier qui prononcera un mot de ta maziptt (tamaziγt, NDLR) aura six mois de prison pour outrage à la magistrature. » « Nous parlerons en français », lui réponds-je. Cela satisfait nos avocats car ils sont tous francophones. Je reste quatre heures à la barre. Tout au long des « débats » je plaide « coupable » tout en défendant mes co-inculpés jugés à Médéa.

    Après que Baghdadi Mohamed m’ait ordonné de regagner ma place au box, nous le voyons chuchoter à l’oreille des jurés. Un silence de mort règne dans la salle. Il déclare : « La séance est suspendue, elle reprendra dans quinze minutes. » Le quart d’heure nous semble durer une éternité. Maître Bouzida Arezki vient à moi pour me dire : « C’est un bon signe, il n’y aura pas de condamnation à mort ni de perpétuité, il est donc possible que vous soyez acquittés. »

    « Condamné à 15 ans de prison »

    Lorsque la cour reprend avec le même cérémonial qu’au début, M. Achab Meziane est appelé à la barre, puis M. Cherifi Ahcène, puis M. Metref Ramdane, puis les autres, chacun son tour. On fait appel aux témoins, il y en a deux, j’en reconnais un et M. Metref reconnaît l’autre. Baghdadi Mohamed et le procureur veulent savoir si nous les avions mis au courant de l’opération de la pose de bombes. Ils répondent par la négative, et c’est ce que nous confirmons tous. Baghdadi Mohamed leur dit qu’ils peuvent rentrer chez eux mais qu’il les garde « sous les yeux et sous la main ».

    On passe alors aux pièces à conviction. Baghdadi Mohamed et le procureur ne veulent même pas les inspecter. Il y a une ronéo, des machines à écrire, beaucoup de papier, des revues, des tracts et toutes sortes de livres, mais pas d’explosifs, ni de bombes ! Dehors, il fait nuit, les gendarmes veulent chasser les parents de détenus présents. Ces derniers refusent de quitter la salle avant d’avoir entendu le verdict.

    Le président donne la parole au procureur, lequel parle pendant quatre longues heures. Le réquisitoire est écrit sur un registre de plusieurs pages. Il ne cesse pas de les tourner et les avocats semblent pressés de prendre la parole et de partir. Le procureur, après un temps d’arrêt pour faire durer le suspens, déclare :

    « Je demande que soient condamnés à la réclusion criminelle :
    M. Bahbouh Lehsene à 20 ans,
    M. Achab Meziane à 20 ans,
    M. Metref Ramdane à 18 ans,
    M. Cherifi Ahcène à 15 ans,
    M. Yennek Mokrane à 15 ans,
    M. Hammiche Rachid à 15 ans,
    M. Cheheb Amrane à 15 ans,
    M. Chami Amrane à 15 ans,
    M. Cherifi Ali à 5 ans,
    M. Hammouche Tahar à 3 ans. »

    A peine a-t-il terminé qu’il sort subrepticement. Maître Bouzida Arezki veut le retenir, mais il ne l’écoute pas. On passe ensuite à la défense. Le premier qui prend la parole est Maître Bouzida Arezki. Il saisit un tract et le lit : « Où voyez vous un seul soupçon de complot contre l’Etat, monsieur le procureur, monsieur le président ? Il n’y a que du papier et du matériel de reprographie. Mes clients sont, peut-être, des complices mais pas des poseurs d’engins mortels. »

    Maître Bouzida Arezki évite d’employer le mot « bombes ». Il ne plaide pas notre innocence mais justifie notre geste par l’arrogance du pouvoir qui a refusé pendant longtemps d’entendre nos supplications d’enseigner et d’étudier notre langue maternelle en toute liberté. Ensuite c’est le tour d’autres avocats, qui défendent avec acharnement leurs clients, leurs mandants. Le président de la séance ne semble même pas entendre leurs plaidoiries. A la fin, il revient vers nous : « Qu’avez-vous à ajouter pour votre défense ? »

    Le premier à qui le président donne la parole, c’est moi. À la barre, j’ajoute pour ma défense : « J’ai agi pour ta maziptt  sans aucune intention de nuire à quiconque. » La phrase m’a été soufflée par Maître Bouzida Arezki et tous mes coïnculpés disent la même chose.

    Le président se lève et déclare la séance suspendue jusqu’à son retour. Maître Bouzida Arezki vient à nous pour nous dire que c’est le moment des délibérations mais qu’en réalité les peines ont été fixées par Boumediène. Il ajoute : « Il ne sera peut être pas aussi méchant avec vous qu’il ne l’a été avec nous en 1963 . » Trente minutes passent, qui nous paraissent trente jours. Lorsque le juge revient, toujours avec la même scène de saluts militaires et tout le monde debout, il prononce les verdicts suivants :

    « Sont condamnés à la réclusion criminelle :
    Bahbouh Lehsene, 15 ans.
    Achab Meziane, 15 ans
    Metref Ramdane 12 ans,
    Cherifi Ahcène 10 ans,
    Yennek Mokrane 10 ans,
    Hammiche Rachid, 10 ans,
    Chehab Amrane, 10 ans,
    Chami Amrane, 10 ans,
    Cherifi Ali, 2 ans,
    Hammouche Tahar 1 an. »

    A peine Baghdadi Mohamed a-t-il terminé que les gendarmes nous sautent dessus, nous mettent les mains derrière les dos et nous ligotent avec des menottes serrées à nous en rompre les poignets. Le jour se lève, les parents de détenus rentrent chez eux, tout comme les avocats. Et nous sommes reconduits à la prison militaire de Boufarik.

    [Remarque : Je vous ai fait ici le récit du procès qui se déroule au tribunal militaire de Blida. Or, MM. Medjber Smail, Haroune Mohand, Kaci Lounas, et Cheradi Hocine sont quant à eux jugés par la « Cour de sûreté de l’état » à Médéa. Pendant dix ans, de 1965 à 1975, c’est la « Cour du conseil de la révolution », siégeant à Oran, qui juge tous ceux qui s’opposent à la dictature boumediéniste. En janvier 1976 elle est remplacée par la « Cour de sûreté de l’état » que le pouvoir dictatorial inaugure en jugeant les « berbéristes poseurs de bombes ».]

    Trois jours plus tard, on amène à la salle où je me tenais avec Ahcène Cherifi et Mokrane Yennek les jeunes de Larvaa n’attee Yiraten : Arezki Merckermek, Omar Menouar et un autre dont j’ai oublié le nom (un jeune homme qui semble nous connaître ou avoir entendu parler de nous). Il est à Blida depuis plus de quatre mois, dans cette prison qu’on appelle « la ferme ». Les soldats  parlent de notre passage au tribunal militaire dont le jugement avait duré 24 heures !

    Un jeune soldat parait pressé de nous parler. Il nous aborde en ta maziptt  pour enlever tout soupçon, et déclare d’emblée être M. Imekhlaf Said.

    « Ce nom me dit bien quelque chose » dis-je à Ahcène Cherifi .
    Bien sûr, me fait Said Imekhlaf, je t’avais écrit et tu m’avais répondu, j’avais même rempli un bulletin d’adhésion à votre organisation.
       Mais, personne ne vous a dénoncé Said Imekhlaf, comment se fait-il que vous soyez ici ?
    C’est la troisième fois qu’on m’arrête, votre affaire a déclenché l’arrestation de tous ceux connus pour être sympathisants de la cause ta maziptt . »

    A Lambèse, j’apprendrai qu’il a été condamné à trois ans de prison et que le procureur a fait appel ; appel au cours duquel il a été condamné à douze années de réclusion criminelle et radié des rangs de l’ANP. A Blida et Boufarik, le procès de jeunes lycéens approche. Il semble que le tribunal militaire nous garde à Boufarik dans le seul but de nous faire témoigner pour ou contre ces jeunes ramenés de Kabylie et d’Alger. On m’appelle une seule fois pour être témoin de M. Hamadouche Ali que je ne connais d’ailleurs pas.

    Dans les revues que je devais remettre à Mohand Haroune, nous avions joint un tract assez véhément et virulent à l’égard du pouvoir en place. Ali Hamadouche affirme que ce tract n’est pas à lui, que cela ne peut être que moi (Bahbouh Lehsene) qui l’avait ajouté à la revue qui était toute culturelle. Ali Hamadouche Ali a pour avocate Maître Zohra Drif. Je confirme au tribunal que ce tract m’appartient. L’avocate veut me serrer la main, mais les gendarmes s’interposent. Elle me remercie quand même, et le procureur crie : « La justice vous remercie M. Bahbouh ! »

    Je reviens à Boufarik. Nous sommes transférés de Boufarik à la prison civile de Lambèse le 19 juin 1976 après avoir passé une nuit dans des cellules inondées. A l’aube on nous fait monter dans le fourgon cellulaire. On y trouve huit cellules (cages à poules). Chacun de nous en occupe une. Bien qu’elles soient fermées à clés, nous devons tout de même être menottés et escortés par des motards. Nous ne nous arrêtons qu’une fois arrivés à Barika, vers midi. En descendant au poste de gendarmerie de Barika pour nous laver le visage, nous avons la surprise de constater que le fourgon dans lequel nous sommes était « déguisé » en ambulance ! Nous arrivons à la prison de Lambèse le 19 juin 1976 vers 14 heures, affamés et abattus physiquement.

    A suivre…

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  • Commentaires

    2
    Hamou
    Samedi 27 Avril à 23:38
    Un tissu de mensonges. Honte à vous !

    http://tifritakbou.i.t.f.unblog.fr/files/2009/07/moanduharun.jpg
      • Muhend
        Jeudi 6 Juin à 11:34

        Expliquez-nous, au lieu de se contenter de dire simplement que ce sont des mensonges!

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